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Nouvelles
Soirées à Manhattan
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Poi pinse
l'uscio alla porta sacrata,
dicendo:
"Intrate; ma facciovi accorti
che
di fuor torna chi'n dietro si guata"
Purgatorio,
IX, 130-13 |
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I. Hudson
La nuit se répandait de la rive de l'Hudson
à la vitre
du métro, et de ces eaux obscures, où les gratte-ciel
déforment leur
propre réflection, les ombres du crépuscule couvraient
Claudia Angelina
De Las Penas. Le son perçant d'un disque métallique
contre le rail
envahissait son corps comme l'annonce de la mort d'un parent. Ses mains
serraient ses cuisses alors qu'elle distinguait le fil fragile des
événements brouillé par quatorze ans d'absence.
Elle hésita avant de reconnaître
les bancs en
fibre de verre blancs, procession funéraire inerte,
sièges usés par les
mêmes passants.
L'endroit où elle allait mourir ne
l'impressionnait plus autant que lorsqu'elle célèbra son
premier
contrat de travail légal aux États-Unis. Elle avait alors
surmonté les
injustices de la famille Allen, les humiliations des douanes
vénézuéliennes, le mépris de sa
grand-mère et ses nuits sans sommeil
dans sa chambre de Bucaramanga, une ville provinciale de Colombie.
Devant elle, elle voyait le visage
délirant de Fernando, son premier mari, qui blâmait
à en perdre haleine
les États-Unis de sa ruine. Cela s'est produit six mois
après que le
gouvernemenrt américain ait refusé la certification
à la Colombie.
"Cette nation profite de notre misère",
se
lamentait son mari un soir où Claudia le consolait en
l'embrassant
comme d'habitude. "Mes filles vont fréquenter la populace.
Après tant
d'années parmi la jet-set je suis obligé de les inscrire
dans des
écoles publiques. Qui pourrait y croire? Et finalement elles
vont se
marrier avec mes employés."
Deux semaines plus tard, Claudia le persuadait
de l'envoyer à New York où elle s'installerait pour que
Fernando et ses
filles la rejoignent avant la fin de l'année. Leur relation se
dissolut
après huit mois. Ils se retrouvèrent à
Santafé de Bogota pour
formaliser leur divorce. Fernando arriva avec une adolescente à
la
poitrine opulente. Il était alors un fonctionnaire. Son salaire
était
inférieur à celui de Claudia qui travaillait comme femme
de ménage.
Claudia les invita dans un restaurant en bord
d'autoroute qui joignait Santafé de Bogotá à La
Calera. Assise à l'un
des rares panoramas de la capitale, Claudia assistait et enviait
l'échange de caresses voluptueuses entre son ex-mari et sa
copine à
peine pubère. La démonstration exagérée de
cette passion était une
maigre consolation pour Claudia qui doutait de leur sentiment
respectif. Alors c'est comme si la vie la punissait. De retour à
l'odeur nauséabonde des toilettes de son employeur de Manhattan,
elle
se batit de nouvelles espérances pour éviter de
déprimer; "un jour
j'aurai mes papiers de résidence permanente", se disait elle.
Sa persévérance fut
récompensée par son
premier contrat de travail, ce travail tant attendu et
espéré qui
allait adoucir son angoisse et ses inquiètudes. À partir
de maintenant
son souci le plus important serait les versements mensuels pour couvrir
ses énormes dettes accumulées par l'usage extensif de ses
cartes de
crédit.
Fernando, comme presque toutes les
personnes dont elle avait été dépendente à
un moment donné en Colombie,
l'avait déçue. Sa voix devenait stridente pendant la
nuit, presque
artificielle. Bannie, Claudia superposait les rues des premières
villes
pendant tous ces mois répétés incessament par son
calendrier. La
superposition des coleurs et des lignes créait une multitude de
grimaces qui donnait priorité aux plus récentes:
"Bienque plus dense", se disait-elle alors qu'elle
contemplait l'horizon courbe, presque sphérique, de Manhattan,
"la
circulation de Wall Street est mieux organisé que celle du
Square
Santander à Bucaramanga". Ou bien: "À Santafé de
Bogotá, les gens
travaillent comme des esclaves", avait-elle l'habitude de faire
remarquer à son amie Helena, lorsqu'elle était
fière d'affirmer qu'aux
États-Unis il était possible de subsister assis
confortablement devant
un ordinateur.
Les idées de Fernando étaient
surpassées par le
style concis de l'anglais des journaux télévisés
et la précarité de
l'argot porto-ricain des banlieues, dialectes qui l'avaient introduit
dans une société indolente de statistiques. L'antidote
à son ennui
résidait dans ses déplacements fréquents aux
centres commerciaux ou
dans les jeux de mots des acteurs de télévision,
héros de crimes
confessés sur les chaînes câblées.
Un jour Todd lui fit remarquer que les tendances
de pensées actuelles érodaient son passé,
idée qui l'inquièta pendant
quelques jours.
La décoloration de mes cheveux ne me rend
pas
moins colombienne — avait répliqué Claudia ironiquement.
— Quand
j'avais 6 ans et que je suis passée au CE1, mes camarades de
classe
m'ont regardé avec horreur. Ils n'ont pas compris comment
l'élève la
plus entreprenante, la plus créative et par conséquent la
plus
anarchique avait pu supporter une année académique dans
sa totalité.
Bienqu'indisciplinée je sais ce que je dois faire.
Tes souvenirs font partie d'un pays qui n'existe
plus — rétorqua Todd. — Ton évolution s'est produite de
manière
imperceptible.
Peut-être cet exile m'a soigné de
tant de
fraternalisme. De toute façon tu n'as pas à te
délecter de mes traumas.
J'espère que je ne t'ai pas vexé.
Un amoureux de la vérité ne se
vexe jamais.
Si tu savais comme j'ai spéculé
sur la fracture
de tes jambes, là tu serais offensé.
Dès lors Todd n'était pas revenu
sur ce sujet.
Ce jeudi là Claudia secoua sa tête
d'ennuiment.
À côté d'elle une fille avec un walkman susurrait
des chansons en
italien ou portugais alors qu'elle portait un chat caché dans
son sac.
Le chat frottait son nez contre la paroi du sac et regarda Claudia de
côté. Claudia gardait un regard intraitable pensant que
les chats,
animaux inoffensifs, découvrent, imitent et communiquent mieux
que
n'importe quelle mascotte les vices de ses maîtres.
L'arrière
grand-mère de Claudia brisait la colonne vertébrale des
félins qui
envahissaient ses cultures de mais. Elle le faisait naturellement,
presque gracieusement, comme quelqu'un qui veut casser une branche en
deux parties égales. Les corps étaient enterrés
dans le jardin, comme
engrais pour ce jardin potager à l'origine de leurs morts.
Quelques
jours plus tôt Claudia avait entendu l'histoire d'un homme
incarcéré
pour cinq ans dans l'Illinois pour avoir battu à mort un chien.
Cette
sentence a rappelé à Todd cette comédie antique
dans laquelle un homme
était jugé et condamné pour avoir volé une
saucisse à un chien.
L'humour, affirma Todd interrompant son absorbement, quand ce n'est pas
un abus entre amis, c'est un abus gratuit.
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Femmes, une
photographie de la série Lusitania
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